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Rappel : Tout le mond

Il est assurément difficile de ne pas compter avec la religion et le religieux lorsqu’on examine les transitions sociales entre un modèle communautaire et un autre davantage centré sur l’individu. Mais il est tout aussi difficile de trouver dans le religieux l’essence des comportements des individus et des collectivités, comme c’est parfois suggéré dans les travaux sociologiques qui s’intéressent aux sociétés arabes et/ou musulmanes, à leurs communautés ou à leurs groupes. Dans une sorte de réflexe intellectuel, il est en effet courant de faire référence à l’islam lorsqu’on se livre à l’étude de « musulmans », et ce, que l’on s’intéresse à leur politique, à leur économie, à leur paysannerie ou à toute autre sphère ou champ social. Le propos du texte proposé interroge la pertinence de ce procédé consistant à envisager l’islam comme modèle explicatif des phénomènes sociaux qui ont cours chez des « musulmans », et démontre que ce n’est pas parce que les commandements d’un comportement donné sont formellement annoncés dans les dogmes et les textes religieux que l’observation de ce comportement trouve son essence dans la référence à ces mêmes dogmes.

J’avais mené, il y a quelque temps, une recherche à propos de l’arrangement normatif, ou comment arranger les anciennes et les nouvelles manières d’être ensemble en Tunisie d’aujourd’hui et s’arranger avec elles, une recherche qui avait interrogé ce que les individus faisaient avec ces nouvelles « choses » qui leur viennent de l’extérieur (mais pas seulement) et qui arrivent à s’incruster et à trouver ancragedans leurs manières d’être et de vivre ensemble, sans pour autant créer de vagues et encore moins de révoltes ou de révolutions, ni que les individus aient l’impression de “changer de peau” chaque fois qu’ils agissent, autrement dit, comment, dans une société objet de rapides changements, les normes de conduites affichent de plus en plus explicitement leurs limites en même temps qu’elles ne s’y trouvent pas moins légitimes ni moins opérationnelles ? En effet, l’on peut juger désuètes et d’un temps révolu des normes de conduites et de comportements et continuer à y adhérer dans la vie de tous les jours.

Il était étonnant de relever à quel point – au cours de cette recherche et chaque fois que j’avais à parler de mon travail ou à communiquer sur la méthodologie et les points de vue que j’y avais engagés, que cela soit dans la formalité des journées de travail organisées ou dans l’informalité des couloirs de l’université – les réactions et les remarques de mes collègues et, plus largement, de mon auditoire, ne pouvaient faire l’économie de propos du type : « C’est à cause de la religion », « C’est le poids des traditions », « C’est dans les rapports hommes/femmes ! »… Il aurait suffi d’être quelque peu attentif à mes propos et à l’explicitation de la problématique orientant la recherche pour réaliser que la référence à la religion, aux traditions et autres traits de culture ne pouvait guère être dans la ligne de mire des questions soulevées. Sans être vraiment paranoïaque, il y avait-là quelque chose de l’ordre du réflexe, un réflexe, disons, intellectuel qui, dès que l’esprit avait situé l’aire géographique et culturelle objet d’examen, déclenchait aussitôt un assemblage sémantique et conceptuel dont la pertinence semblait suffire et satisfaire.

D’une manière générale, quiconque regarde de près les travaux sociologiques qui se sont intéressés aux sociétés arabes et/ou musulmanes, à leurs communautés et à leurs groupes, devinera le substrat revendicatif et dénonciateur sur lequel ils ont souvent été construits. Cela n’enlève rien, bien entendu, à leur valeur et à leur pertinence, ni ne dévalorise leur contribution à la fabrication du savoir sur les modes sociaux de ces groupes et de ces communautés, qu’ils soient d’antan ou d’aujourd’hui. Il reste que le substrat en question se présente fréquemment sous une forme manichéenne d’opposition entre passé et présent, tradition et modernité, conservatisme et progressisme, homme et femme… Et il est souvent construit au moyen des mêmes mots-clés récurrents, limités et quasiment invariables, que sont tradition, religion, islam, modernité, domination masculine, oppression/émancipation féminine, honneur, etc.

Si je ne nie pas que ces notions et concepts aient une part de validité, il n’en est pas moins vrai que de sérieuses réserves sont à formuler à l’encontre de ces manières systématiques de regarder les phénomènes sociaux de ceux qui sont concernés par ces concepts. La nature de ces oppositions dichotomiques et antinomiques nécessite davantage de relativisation et de modération aussi bien dans leur emploi – leur sens et leur implication – que dans la vision dualiste qu’elles suggèrent, d’autant plus qu’il faut bien se résoudre au fait que chaque fois que l’on rencontre cette manière d’expliquer ou de montrer le monde social tunisien (pour revenir au sujet de départ), qu’elle soit composée sur le modèle du bien et du mal, de la lumière et de l’obscurité, du blanc et du noir, ce sont toujours les mêmes qui se trouvent du côté du mal, de l’obscurité et du noir… à savoir : la tradition, la religion, l’islam, les hommes.

Aussi l’un des problèmes que rencontre une lecture complexe des sociétés qui s’apparentent à celle qui nous intéresse ici est qu’il est banal et « allant de soi », pour examiner un fait social, d’avoir recours à ces notions qui se veulent caractéristiques des sociétés arabes et/ou musulmanes d’aujourd’hui. Et les propos du présent texte examineront la pertinence du procédé consistant à envisager l’islam comme modèle explicatif permettant d’approcher les phénomènes sociaux qui ont cours chez des « musulmans ».

Il est à coup sûr difficile de ne pas compter avec la religion et le religieux lorsque l’on examine les transitions sociales entre un modèle communautaire et un autre davantage centré sur l’individu. Il est difficile d’omettre tout le poids et toute la considération du religieux dans les modes sociaux tant, comme l’a souligné l’auteur de l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme« les forces magiques et religieuses ainsi que les idées d’obligation morale qui reposent sur elles ont toujours compté parmi les plus importants éléments formateurs de la conduite. La religion a donc une importance majeure dans l’organisation et le cadrage de la vie sociale. Tout autant, nous avons à être attentifs et vigilants à l’encontre des manières intellectuelles, de plus en plus répandues, qui consistent à voir dans la religion l’explication ultime et la condition sine qua non des comportements sociaux et du sens qu’ils recèlent. L’importance absolue accordée à la religion dans les modes sociaux a conduit à de grandes confusions, comme de soutenir qu’un comportement donné, qu’une manière de faire trouveraient leurs explications dans les commandements et les dogmes religieux ou, plus vaguement encore, dans la religion elle-même.

S’il est difficile de négliger le rôle de la religion dans les fondements des modes sociaux, il est tout aussi difficile de trouver dans le religieux l’essence des comportements des individus et des collectifs comme on le fait, depuis un certain temps, dans les études des sociétés qui s’apparentent à celle qui nous concerne ici. De fait, j’éprouve de la difficulté à discuter de l’importance de l’islam et de son rôle dans la vie de tous les jours en dehors de l’ensemble des sphères qui constituent le social. Les raisons de cette difficulté sont aussi multiples que variées et tiennent, pour certaines, à des problèmes épistémologiques, conceptuels ou méthodologiques et, pour d’autres, à de simples prudences difficilement défendables du point de vue scientifique mais qui me semblent avoir une existence légitime dans le contexte de cette écriture.

 

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